Entretien avec Victor Bastié fondateur de Malfroid

Comment est née Malfroid ?

Malfroid est née d'une passion pour les beaux objets, ceux qui traversent le temps et racontent une histoire. Dès le départ, notre ambition n'était pas de répondre à une opportunité de marché ou de combler un vide. Nous voulions créer une maison qui nous ressemble et partager une certaine vision de la qualité.

La chaussure est notre premier terrain d'expression, mais ce n'est finalement qu'un moyen de transmettre quelque chose de plus large : un goût pour les belles matières, le savoir-faire, la durabilité et le plaisir des objets bien conçus.

Pourquoi avoir choisi de faire revivre le nom Malfroid ?

Nous sommes profondément attachés à l'histoire et au patrimoine. Faire renaître une ancienne maison parisienne n'était pas un simple clin d'œil : c'était une manière de prolonger une histoire qui faisait écho à nos propres valeurs.

Le bottier Malfroid incarnait une certaine exigence, une élégance discrète et un caractère confidentiel que nous revendiquons encore aujourd'hui. Redonner vie à cette maison avait une véritable dimension culturelle. Nous voulions préserver cet héritage tout en lui offrant une nouvelle expression.

D'où vient cette sensibilité aux beaux souliers ?

Elle vient avant tout de l'éducation. J'ai grandi dans un environnement où l'on m'a appris à acheter moins, mais mieux. À entretenir ce que l'on possède plutôt qu'à le remplacer systématiquement.
Qu'il s'agisse d'une paire de chaussures, d'une montre ou d'une voiture, un bel objet est conçu pour durer, évoluer et se transmettre. Il se patine avec le temps, gagne en caractère et raconte une histoire. Cette vision est au cœur de Malfroid.

Aujourd'hui encore, nous expliquons à nos clients qu'une paire de souliers de qualité représente un investissement plus qu'une dépense. Elle coûte davantage à l'achat, mais accompagne son propriétaire pendant de nombreuses années grâce à l'entretien et au ressemelage.

Cette philosophie peut sembler traditionnelle, mais elle est finalement très contemporaine. À une époque où beaucoup de produits sont fabriqués à l'autre bout du monde pour être remplacés rapidement, nous défendons une consommation plus responsable, plus durable et plus respectueuse du savoir-faire.

Observez-vous un retour vers cette manière de consommer ?

Oui, même si le mouvement reste encore discret. Il est particulièrement visible dans les grandes villes et, surtout, auprès d'une clientèle plus jeune qu'on ne l'imagine.

Nous sommes régulièrement surpris de voir de jeunes clients venir chez Malfroid précisément parce qu'ils souhaitent acheter autrement. Ils recherchent des produits fabriqués en Europe, issus de belles tanneries et conçus pour durer.

Il ne s'agit pas d'opposer le soulier à la basket, j'en porte moi-même, mais de rappeler qu'il existe une autre façon de consommer. Acheter un produit fabriqué localement, avec des matériaux de qualité et dans une logique de long terme, retrouve aujourd'hui tout son sens.

Où trouvez-vous votre inspiration ?

Quand on est passionné, créer devient presque naturel.

Chaque modèle est le fruit de nombreuses années d'observation. Lorsque je dessine un mocassin, je ne pars jamais d'une feuille blanche : je repense à tous ceux que j'ai vus, portés ou admirés. Je retiens certains détails, j'en écarte d'autres, puis je construis une synthèse qui nous ressemble.

Nous sommes également très attentifs aux attentes de nos clients. Le développement de notre collection de mocassins, par exemple, répond à une demande de plus en plus forte. Notre rôle consiste à interpréter ces évolutions sans jamais perdre notre identité.

Comment définiriez-vous le style Malfroid ?

Notre identité est profondément française. Nos clients étrangers nous le disent souvent : ils reconnaissent immédiatement une certaine élégance parisienne dans nos collections. C'est un ADN que nous revendiquons depuis le premier jour.

Le style Malfroid est un équilibre entre plusieurs influences. Nous apprécions la décontraction américaine, la robustesse anglaise et, dans une certaine mesure, le raffinement italien. Le style français consiste justement à réunir ces inspirations avec mesure.

Nous accordons une attention particulière aux proportions : la forme de la chaussure, la hauteur du talon, l'équilibre de la semelle, l'ouverture ou encore les lignes générales. Rien n'est laissé au hasard.
Notre ambition est de proposer un luxe discret. Pas d'effets démonstratifs ni d'excentricité gratuite. Nous recherchons avant tout la justesse.

J'ai une conviction très simple : un bon soulier doit pouvoir être porté aussi bien avec un costume qu'avec un jean et un T-shirt. Lorsqu'un modèle possède cette polyvalence, c'est qu'il est réussi.

Comment sélectionnez-vous les cuirs ?

Le plus souvent, nous imaginons d'abord le modèle, puis nous recherchons le cuir capable de lui donner vie. Il arrive toutefois que le processus s'inverse. C'est ce qui s'est produit avec notre modèle emblématique, le Defender.

Nous avons découvert un cuir gras exceptionnel, développé par la tannerie anglaise Charles F. Stead, particulièrement résistant à l'humidité. Sa texture et son caractère nous ont immédiatement inspirés. Le Defender est né autour de cette matière.

C'est une exception. Habituellement, nous définissons en amont les couleurs, les usages et les caractéristiques techniques que nous recherchons, avant de sélectionner les meilleurs cuirs auprès de tanneries françaises, anglaises, italiennes ou portugaises.

Chaque tannerie possède son identité. Notre rôle consiste à choisir celle qui servira le mieux le modèle que nous avons imaginé. Un beau cuir n'est pas seulement esthétique : il doit traverser les années, développer une patine naturelle et accompagner durablement celui qui le porte.

Y a-t-il un modèle qui incarne particulièrement l'esprit de Malfroid ?

Nous sommes attachés à chacun de nos modèles. D'ailleurs, nous avons toujours préféré retirer une référence plutôt que de conserver une chaussure qui ne nous enthousiasmait plus. Si elle est encore au catalogue, c'est que nous la défendons pleinement.

Nos clients nous demandent souvent quel est notre best-seller, mais la réponse n'est jamais évidente. Chaque famille possède son modèle phare : le double boucle, le Newport pour les mocassins… En revanche, s'il fallait n'en retenir qu'un, ce serait sans doute le Defender.

Il résume parfaitement notre philosophie. C'est un derby au cousu norvégien, monté sur une forme généreuse avec une semelle commando et réalisé dans un cuir gras à la teinte sauge devenue emblématique de la maison.

Ce qui fait son succès, c'est son équilibre. Il possède une vraie personnalité, tout en restant extrêmement facile à porter. Certains le réservent au week-end ou à la campagne, d'autres l'associent à une tenue de travail. Cette polyvalence est exactement ce que nous recherchons.

J'aime aussi voir son évolution. Les semelles pourront être remplacées au fil des années, mais le cuir, lui, est conçu pour durer toute une vie. Et chaque paire développe une patine différente. Lorsque nos clients reviennent quelques années plus tard avec leurs Defender aux pieds, aucune ne ressemble à une autre. C'est la preuve qu'un beau soulier s'approprie avec le temps.

L'atelier faisait-il partie du projet dès la création de Malfroid ?

Absolument. Dès le départ, nous étions convaincus qu'une maison qui parle de qualité ne pouvait pas se limiter à vendre des chaussures. Un beau soulier doit pouvoir être entretenu, réparé, ressemelé et accompagné tout au long de sa vie. La cordonnerie fait donc partie intégrante de notre vision. Avec le temps, cette activité a pris une place considérable, notamment depuis notre installation au Bon Marché. Aujourd'hui, elle est devenue un véritable pilier de Malfroid.

Au-delà de nos propres créations, nous accueillons également des souliers de toutes les maisons. Beaucoup de clients nous confient leurs plus belles paires parce qu'ils savent que nous apportons le même niveau d'exigence à leur entretien qu'à la fabrication de nos modèles.

Cette relation après-vente est essentielle. Elle crée un lien de confiance durable avec nos clients et prolonge naturellement notre philosophie : faire durer les objets plutôt que les remplacer.

Les accessoires faisaient-ils partie du projet dès les débuts de Malfroid ?

Oui, naturellement. Même si la chaussure reste notre cœur de métier, nous avons toujours voulu construire un univers cohérent.

Nos ceintures, par exemple, sont fabriquées par un atelier familial près de Toulouse avec lequel nous partageons les mêmes exigences. Nous privilégions des cuirs de grande qualité, des boucles en laiton massif et des finitions irréprochables. Rien n'est laissé au hasard.

Cette même philosophie guide nos porte-cartes, nos collaborations et l'ensemble des accessoires que nous développons. Si nous apposons le nom Malfroid sur un produit, c'est qu'il répond au même niveau d'exigence que nos souliers.

Les ceintures constituent aussi une belle porte d'entrée dans l'univers de la maison. Elles permettent de découvrir notre savoir-faire à travers une pièce intemporelle, souvent choisie comme cadeau, tout en retrouvant ce qui fait notre identité : la qualité des matériaux, des proportions justes et une fabrication pensée pour durer.

Vous proposez également un service de patine. Quelle est votre vision de cette personnalisation ?

Notre approche est assez particulière. Nous réalisons presque des patines pour ceux qui pensent ne pas aimer les patines.

Pour nous, une patine ne consiste pas à transformer une chaussure avec des couleurs spectaculaires. Elle doit prolonger le vieillissement naturel du cuir et révéler sa profondeur.

Nous travaillons essentiellement autour de nuances sobres : des bruns profonds, des bleus nuit, des gris ou des tonalités très subtiles. L'objectif n'est jamais d'attirer le regard, mais d'apporter de la richesse et du caractère.

Nous privilégions toujours la discussion avec nos clients afin de construire une patine qui leur ressemble et qui s'inscrive naturellement dans la vie du soulier.

Pourquoi avoir choisi Saphir comme partenaire ?

Le choix de Saphir s'est imposé naturellement. Depuis le début, nous souhaitons proposer les meilleurs produits à chaque étape de la vie d'un soulier, y compris pour son entretien. C'est d'ailleurs la gamme que nous utilisons quotidiennement dans notre atelier.

Un cuir d'exception mérite des produits adaptés. Les différentes crèmes, cires et lotions Saphir permettent de respecter les spécificités de chaque tannerie et d'accompagner la patine naturelle des cuirs au fil des années.

L'entretien fait partie intégrante de notre philosophie. Une chaussure bien entretenue est une chaussure qui traverse le temps.

Quels sont les prochains défis de Malfroid ?

Ces deux dernières années ont été particulièrement intenses. Nous avons ouvert une nouvelle boutique à Lille et transféré notre adresse parisienne rue du Bac. Ces développements représentent une étape importante pour la maison.

Notre priorité est désormais de consolider cette croissance. Nous travaillons beaucoup sur notre présence digitale et sur le développement d'un réseau de revendeurs soigneusement sélectionnés, capables de partager notre vision et notre exigence.

Nous préférons avancer progressivement, sans jamais compromettre ce qui fait l'identité de Malfroid : la qualité des produits, la proximité avec nos clients et la pérennité de la maison.